Falling out of love with fashion and finding my way back
Mon rapport à la mode ressemblait à mes relations amoureuses. Tout donner. Essayer encore. Tenir. Réparer. Vouloir faire fonctionner les choses à tout prix. Et un matin, j'ai réalisé que je m'étais épuisée. Pas à cause de la mode, mais à cause de tout ce qui l'entoure. La passion est intacte. C'est le bruit d’alentour que je n'arrivais plus à porter.
J’ai connu la mode par toutes les portes : le blogging, une marque de bijoux, des événements, une startup. Puis je l’ai quittée sans vraiment la quitter, en passant par la corporate life, les grandes entreprises et la société civile. C’est là que j’ai commencé à la regarder de l’extérieur, à voir ses angles morts, ses contradictions et tout ce qui m’échappait lorsque j’étais encore trop amoureuse d’elle pour le discerner.
Cette distance m'était nécessaire.
Parce que pendant longtemps, c'était un attachement obsessionnel. J'avais envie de tout comprendre, de tout créer, de tout défendre, de tout réparer. Je m’y donnais entièrement, avec cette conviction qu’en aimant suffisamment quelque chose, on finirait par trouver comment le faire fonctionner, quitte à s’y épuiser soi-même.
Je ne lui en veux pas. La mode n’a rien fait de mal. J’avais simplement besoin de prendre du recul pour comprendre ce que je cherchais encore en elle.
Mais quelque chose me manque. Ce que je ressentais quand je tombais sur un éditorial qui me faisait oublier de scroller. Quand un défilé me donnait envie de dessiner quelque chose, d'écrire quelque chose, de créer quelque chose. Pas de liker. Quand une image me restait en tête pendant des jours, sans que je sache encore pourquoi. Mon corps, lui, le savait.
Peut-être que la mode a changé. Peut-être que c'est moi. Sûrement les deux. Et peut-être que la question n'est plus de savoir si cette mode existe encore, mais ce que je peux en faire, moi, avec tout ce que j'ai vécu depuis.
Alors je recommence par quelque chose qui ressemble étrangement à un retour à la case départ : un blog personnel. Je n’y reviens pas pour retrouver la voix que j’avais à l’époque, mais pour découvrir celle que j’ai aujourd’hui. Voir ce qui reste quand le bruit s’apaise.
Je ne sais pas encore ce que je vais en faire. Je sais seulement que lorsque je travaille dans la mode, que je crée autour d’elle, que je cherche une image, une matière, une idée ou une histoire, je retrouve quelque chose de familier. Une manière de regarder le monde dans laquelle je me reconnais.
Cette manière de regarder s’est construite à plusieurs endroits à la fois. J’ai grandi à Tunis, entre références tunisiennes, africaines et arabes, et culture occidentale. Plus tard, je me suis intéressée aux esthétiques asiatiques, à leurs images et à leurs façons de faire. Le cinéma, la musique, l’architecture, l’art, les gens, la nourriture, les marchés, les conversations : tout cela nourrit mon regard et finit par se retrouver dans un même espace, sans que j’aie nécessairement conscience du chemin parcouru entre une influence et une autre.
À cela s’ajoutent les histoires dont j’ai fait partie et celles que j’ai recueillies au fil de mes voyages. Avec le temps, j’ai compris que je ne pouvais pas isoler une influence, une culture ou une expérience du reste de ce qui me constitue. C’est aussi pour cela que je me méfie des étiquettes : elles ont tendance à fixer ce qui, en nous, continue de bouger.
Je crois que c’est aussi ce que je viens chercher ici. Un espace où je peux suivre ces mouvements, voir où ils me mènent et laisser coexister des choses qui n’ont pas forcément besoin de se ressembler pour m’appartenir.
POURQUOI MAINTENANT ?
Au fil des années, j’ai accumulé des expériences, des idées, des rencontres, des pertes et des questions auxquelles je n’avais pas toujours de réponse. Mon travail, mes relations, mes apprentissages, la fatigue aussi. À un moment, tout a fini par se rejoindre. J’ai ressenti le besoin d’en faire quelque chose, de trouver une forme à tout ce qui avait fini par occuper autant de place en moi.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’il fallait comprendre les choses avant de pouvoir les créer. Avec le temps, j’ai découvert que c’était souvent l’inverse. J’ai besoin d’entrer dans une expérience pour en saisir le sens, de faire pour comprendre, d’essayer pour découvrir ce que je cherchais. C’est comme ça que j’avance dans mon travail, dans mes relations et dans mon rapport à la mode. Je comprends parfois seulement après coup ce que j’étais en train de chercher.
Certaines choses échappent à nos plans. En arabe, on dit mektoub : ce qui est écrit. Je ne sais pas si tout était écrit, mais ce projet est né de circonstances que je n’aurais jamais choisies et qui m’ont pourtant menée vers quelque chose de juste.
Il y a des décisions que je reprendrais exactement de la même manière, et d’autres que je regarderais autrement aujourd’hui. Je n’ai pas envie de réécrire mon parcours pour le rendre plus cohérent qu’il ne l’a été. J’ai envie de travailler avec ce qu’il m’a laissé.
RETOURNER LA CAMÉRA
Pendant des années, j’ai accompagné le travail créatif des autres. En tant que stratège, j’aidais des marques à préciser leur identité, à trouver leur voix, à raconter leur histoire et à rendre leur vision visible. Avec La Mue, je déplace le regard vers mon propre travail. Je veux voir ce qui se passe lorsque je ne suis plus seulement celle qui construit le cadre, mais aussi celle qui entre dedans.
L’écriture m’aide à comprendre ce que je traverse. Les vêtements me permettent de donner une forme à des intuitions que je ne sais pas toujours expliquer. L’image et la création ouvrent d’autres possibilités, là où les mots ne suffisent plus.
Ici, je peux expérimenter, fabriquer, changer d'avis, suivre une obsession, questionner une idée. Et, de temps en temps, me ridiculiser complètement. Ce qui m'intéresse le plus, c'est le moment où la pensée devient geste.
ET APRÈS?
Le format reste ouvert, parce que je le suis aussi. Certains chapitres prendront la forme de textes, d’autres de photographies, de conversations, de collaborations, d’objets, de lieux ou de vêtements. Il y aura des artistes qui entreront dans le cadre avec leur propre regard, des histoires qui commenceront par une tenue, d’autres par une question. Je ne sais pas toujours ce que je cherche au début d’un projet. Il m’arrive de le découvrir en cours de route, une fois que les choses ont commencé à prendre forme. J’ai envie de laisser cette place à l’inattendu.
Mon corps, mon expérience et ma façon de regarder le monde resteront le fil conducteur. Autour d’eux, tout pourra évoluer : mes références, mon langage, mes goûts, mes idées. Je veux aussi me laisser la possibilité de changer d’avis, de revenir sur certaines choses et d’en découvrir d’autres.
La Mue est un journal qui se construit en avançant.
J’ai commencé à écrire sur la mode en 2010, depuis une chambre à Tunis.
Je suis toujours là. J’écris toujours.
Je cherche encore ce que j’ai à dire.