Chapitre 1 : Transgression

Il y a des décisions qu’on prend avant même de comprendre pourquoi. Mais on le sent.

Ce shooting en fait partie. Ou peut-être devrais-je parler d’un chapitre de décollage. D’un projet que je décrirais plutôt comme une décision : celle de me confronter de front à mes expériences personnelles les plus traumatisantes. J’ai choisi, de mon plein gré, de les revivre pour mieux m’en détacher.

Ce projet est arrivé à un moment où je ne savais plus très bien qui j’étais. J’avais passé des mois à porter du noir sans même me demander pourquoi. Je pensais qu’il s’agissait d’une conviction esthétique, mais c’était bien plus profond que ça.

Quand j’ai commencé à ne plus me sentir bien, j’ai entamé un cheminement de guérison. J’ai choisi l’art et la mode comme moyens d’exploration, d’expression et de reconstruction.

La vérité, c’est que le noir s’était installé de lui-même. Après le burn-out. Après les projets que j’avais portés jusqu’à m’effacer en eux. Après des deuils particulièrement difficiles, dont je ne savais même pas quoi faire, parce qu’ils n’avaient ni cadre, ni date, ni funérailles.

 

Juste un silence qui s'installe et finit par devenir la seule chose qu'on porte. Le noir était la seule couleur qui ne me demandait pas de décider qui j'étais.

 

Quand j’ai parlé de ce projet à Eya et de ce que je voulais explorer, je ne savais pas encore à quel point ça allait me bousculer. Je lui ai donné carte blanche pour interpréter mon intention à travers son univers.

Eya crée sous le nom d’Etherya. Plus qu’une marque, Etherya est un univers de pièces portables chargées de sens, entre la rigueur formelle de la couture et la liberté d’usage du prêt-à-porter. Du gothique rock tunisien, du cuir, du tulle, des couronnes sombres et des pièces qui ne s’excusent de rien. Etherya ne prétend pas donner du pouvoir aux femmes qui portent ses créations. Elles le possèdent déjà. Pas besoin de leur expliquer qui elles sont, encore moins de les sauver. Elles ont autre chose à faire.

Je connaissais Eya depuis un moment, mais ce que je ne savais pas, c’est que ses créations allaient me confronter à ce que j’avais mis sous silence.

Ce jour-là, on a shooté deux looks dans son atelier. Leila était là pour le coaching en expression corporelle. Et il s’est passé quelque chose que je n’avais pas prévu.

Le premier look était une collision. Un pantalon rouge, un haut en cuir avec un harnais noir, les mains peintes en noir à l’acrylique. Je voulais vraiment incarner la vision créative d’Eya. Et je tenais à le faire en suivant mon propre script, avec les émotions que je voulais réincarner et les scènes de ma vie que je voulais traverser à nouveau.

La Mue #01 · La Transgression

Le cuir est une de mes matières préférées, et j’étais vraiment contente de porter cette pièce. Le harnais m’a particulièrement marquée. Il tenait et contraignait en même temps, mais il me donnait aussi le sentiment d’être armée pour entrer dans la scène émotionnelle de ma vie.

Le rouge était la seule couleur vive dans tout ce noir. Du sang, de la vie qui continue, quelque chose de vivant sous l’armure.

Ce look m’a fait comprendre quelque chose que je ne voulais pas voir. J’avais passé des mois à transformer mon corps en surface opaque. Je ne portais que du noir ou de l’activewear, toujours le confort, toujours la disparition. Je couvrais mon corps pour qu’il ne dise rien.

Et là, dans ce cuir, mon corps commençait à raconter autre chose.

La Mue #01 · La Transgression

Pour le deuxième look, j’ai enfilé une robe noire, qu’Eya a complétée sur place avec une jupe en tulle, un corset lacé dans le dos et du rouge à lèvres noir.

On ne se lace pas le dos seule. Quelqu'un a tiré sur ces liens et quelqu'un a serré. Et quand je me suis tenue devant l'objectif avec cette couronne sur la tête, j'ai compris que cette royauté n'était pas donnée. Elle était prise, par une femme qui avait décidé que la version la plus sombre d'elle-même méritait aussi d'être souveraine.

« Voilà ce qu’a accompli La Transgression. J’ai regardé mon ancienne peau et, au lieu de la cacher, je l’ai couronnée. Le burn-out, le deuil silencieux, tout ce que j’avais porté sans le reconnaître, je l’ai sublimé en images, j’en ai fait une histoire. Comme je l’ai toujours fait avec ce qui fait mal. Tous mes projets les plus forts sont nés d’une perte. La Mue aussi. »
— Meriem

There's something about wearing gothic rock in the middle of a Tunis afternoon. It has nothing to do with the aesthetic. It has everything to do with what you no longer feel the need to explain.

 

Ce que La Transgression n’a pas fait, c’est me demander de quitter cette peau pour honorer ma force. Elle est toujours là, vue, nommée, couronnée, toujours assumée. C'est comme si j'honorais mes cicatrices à travers la mode.

Ce chapitre était le dernier hommage à l’ancienne peau avant de la laisser derrière moi. Un acte de souveraineté sur tout ce que j’avais traversé, le geste de quelqu’un qui regarde sa propre noirceur et décide que ça aussi, c’est à elle.

Je ne m’attendais pas à ça. Je m’attendais à des photos. Mais la tenue m’a ramenée à tout ce que j’avais mis sous silence. Je l’ai regardé en face, je l’ai laissé prendre sa place et j’ai appris à le porter autrement.

Je ne savais pas, en shootant ces images, que j’étais en train de commencer quelque chose de beaucoup plus grand que moi. Je pensais faire des photos. J’ai commencé une mue. Et c’est pour ça que j’adore la mode, dans toutes ses formes.

La suite s’appelle L’Effraction. Ce sera le moment où l’on soulève la couronne pour regarder ce qu’il y a en dessous.

Mais pour l’instant, je suis encore ici. Dans le noir, avec la couronne. Et, pour la première fois depuis longtemps, je sais pourquoi je la porte.

La Mue #01 - La Transgression - Tunis 2026

In collaboraiton Eya Chaouch / Fondatrice de la marque @etherya · Body expression by Leila Youssefi - Make-up by Sarah Cherif.

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